Je pourrais passer des heures à parler de ces gens que je croise chaque week-end dans ce bar. J’ai appris à les observer
tout en restant neutre, invisible. Je suppose que je suis pour eux le type du fond qui ne parle jamais, qui lève à peine la tête de son journal ou qui reste les yeux dans le vague, sans faire de
bruit, juste celui de la tasse qui tinte sur le formica de la table bancale. Mais je les observe, oui, je les écoute raconter leurs vies. De petites vies faites de petits chagrins, de petites
misères et de petites habitudes. La grosse rougeaude qui passe chaque dimanche matin prendre un expresso bien serré et n’y met jamais de sucre. Elle a des problèmes de varices - et on le voit
bien d’ailleurs - va « au » docteur chaque mois mais ce dernier ne lui file « rien que des saloperies ». Son mec, René, ne sort jamais que pour acheter ses bières et claquer
quelques billets au PMU. René est un « faignant » qui ne baise plus, ne la regarde plus, ne la touche plus. De toute façon elle « voudrait qu’elle le ferait pas !
Parole » parce que le sexe et elle, le divorce à été prononcé il y a longtemps. Je ne suis pas sûr qu’elle l’ai réclamé, avec son sourire
inversé, son poireau sur le nez et ses yeux chialeux elle ressemble à s’y méprendre à Jean Carmet avec une mauvaise perruque filasse blonde. Pour compléter le tout, je crois bien ne l’avoir
jamais vue avec autre chose sur le dos qu’un long gilet gris, peut être blanc dans le temps…
Quand elle ne parle pas de « son » René, pauvre animal de compagnie lié jusqu’à la fin de sa vie à sa bourgeoise avachie, c’est la France entière qui en prend pour son grade. Nous sommes tous responsable de ses malheurs ! Qu’on se le dise, ça permet de la comprendre. Il y a trop de noirs, trop d’arabes, s’ils sont là c’est pour nous piquer « not’ blé et not’ travail qu’on avait ». Les camps de rétentions ou les centres de concentration – elle ne sait pas bien – c’est pour leur bien « et pis un peu aussi pour le not’ ». Les deux jeunes de son immeuble sont homos ? « Les pédés c’est rien que des enculés ! » lâche t-elle comme une sentence. Le facteur est noir, ça ne l’étonne pas que le courrier disparaisse. Les flics sont des « faignants qui font rien qu’à faire chier » et qui feraient mieux de bosser au lieu de nous les briser, mais plus ils bossent, plus ils font chier. Elle est comme ça, tout le monde en prend pour son grade.
Il y a Farid, le beau gosse de quarante cinq ans, qui n’en avoue gravement que trente malgré ses tempes grises, qui bricole dans la mécanique au noir et qui m’a donné un coup de main un jour en me fourguant un démarreur d’occasion pour ma vieille Rover qui pourrit dans un parking souterrain du coté d’Oberkampf. Il est sympa, un peu bandit quand il fait nuit, je le sais, je ne saurais même pas expliquer pourquoi. Ses yeux probablement, sa peau tannée de mécano, sa force inhabituelle quand il serre la main. Il y a un je ne sais quoi de gitan chez lui. Je parierais presque qu’il a un surin dans la poche de son manteau. Lui, il passe pour acheter ses cigarettes, boire une bière à dix heures du matin et s’éclipser aussi sec. Quand il arrive, la rougeaude s’agrippe à son sac à main, en le regardant de haut.
Régulièrement elle crache un « je ne sais pas comment tu fais pour accepter les arabes dans ton bar ! » au patron qui répond « Mai moi aussi je suis arabe » du ton le plus neutre possible.
« Mais toi c’est pas pareil ! »
Tout est dit. Il tient la caisse, les futs de bière et sert le café, il est forcément l’exception.
Quand Farid se tire, il lui cracherait bien à la gueule, je le vois. Il me sourit vaguement, me fait un signe de la main et s’éclipse en direction de la rotonde.
Le patron du bar, c’est Hicham. « Hich » pour tout le monde. Il y a du Fred Chichin en lui. Ses joues creusées, son teint cadavérique, malade virant du jaune au gris selon son état et ses dents pourries sur fond de costume de cafetier, toute une vie en noir et blanc. Je pense qu’il a mon âge, mais il en parait tellement plus ! La résignation pèse sur ses épaules et l’accable. C’est simple, Hicham est vouté, lent et triste, mais il a autre chose en lui de bien plus costaud, comme une imperméabilité à la bêtise, une sagesse qui lui fait supporter stoïquement la crasse et l’étroitesse d’esprit de la rougeaude et de tous les rougeauds du quartier, de la gare de l’Est jusqu’à Jaurès. Récemment il a fait peindre le bar en noir sur les conseils branchés d’une relookeuse déco du petit écran. Ce n’est pas elle qui est venue, mais il l’a vu faire, alors…. Il a rajouté quelques cadres rétros chiné chez le chinois d’en face et un grand néon rose très kitch quand il l’allume le soir. C’est franchement lamentable, Farid a trouvé classe, mais son pain est généreux, son crème parfait et il tient la meilleure terrasse du faubourg, un coin stratégique face à l’entrée du métro.
Ce matin j’ai essayé de penser à autre chose qu’aux évènements de la veille, je me suis concentré sur la rougeaude et ses histoires de fisc et de « remboursements d’la sécu », peine perdue. Je revois encore son visage et j’entends encore ses paroles « Vous avez une irrésistible envie de changer de vie ». Tout le monde aimerait changer de vie, moi comme tant d’autre, ça ne voulait rien dire. C’est comme la voyance, une phrase bateau, une affirmation sans prise de risque. Oui j’avais envie de changer, envie de quitter mon bureau, mes quarante heures par semaine et mes longues suites de tableaux de gestions, mes pavés de comptabilité et les rapports d’enquêtes sur une flopée d’organismes véreux. J’en avais un peu marre des prises de tête et des maux de crâne à ressasser des emplois du temps bidons, des fausses factures et des pressions constantes d’anciens fiscaux reconvertis dans l’arnaque juteuse. On tentait de dépénaliser le droit des affaires, quelle merde. Ces arnaqueurs en col blanc et leurs avocats gagnaient cent fois plus que moi et flattaient mon expertise dans l’espoir de me faire tomber du mauvais coté du jeu. Tout était un jeu. Je savais, ils savaient que je savais, mais il fallait trouver les failles, les erreurs, tout le monde commet une erreur à un moment ou une autre. Pendant ce temps-là ils flambaient et se marraient. Oui, j’avais d’autres rêves, tout envoyer balader, au choix – et Miller ne m’aidait pas beaucoup avec son tropique du capricorne - ou murir mon projet, prendre le temps, me concentrer sur ce qui me paraissait essentiel. Mais bon dieu, tout le monde veut changer quelque chose dans sa vie ! Je n’avais rien d’exceptionnel, RIEN !!!
J’ai terminé mes tartines, formidables comme toujours, et je suis parti faire un tour vers le bassin dans l’espoir de profiter d’une brise rafraichissante, les meilleurs sont toujours matinales. Pour une fois je n’ai pas fait attention à la pollution ambiante, à la circulation infernale, ni même au scooter qui a percuté une petite voiture, sans dommage pour personne. Je suis arrivé sur le bassin à l’eau bleue sombre en passant par l’écluse, vaste étendue huileuse et quasi noire qui reflétait le soleil en face, du coté des anciens moulins de la villette.
Nouvelle journée, j’étais en vie, ouais, j’étais en vie…désespérément. Je me tenais debout entre deux mondes, à la croisée des chemins pas très bien
battus. Si je regardais le présent ou le passé, je n’y voyais que des parcours sinueux, des coups de chances et des réussites, peu d’échecs heureusement, mais devant m’attendait un vaste
chantier, une grande aventure ou un grand plantage, tout dépendait…Il fallait que je m’y mette sérieusement.
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La cité de la musique est un endroit formidable à mon sens. C’est un vaste plateau avec de multiples salles, adossé à la cité des sciences de la Villette. Un espace
de promenades et de verdure, un lieu dédié à la création et à la mémoire, parfait pour un type comme moi qui aime prendre son temps et flâner le long des chemins.












