Marc gare la vieille voiture sur le parking public qui borde les quais. Il y a peu de monde en
cette saison. La plupart des bateaux de plaisance sont bâchés comme sous des linceuls provisoires. En sortant de la voiture ils sont saisis par le souffle salin du vent d'ouest et la fraîcheur
marine. Sara enfonce ses mains dans ses poches et pointe les bateaux du bout du nez
– C'est triste vous ne trouvez pas ?
- C'est pas très joyeux en effet ! Il tourne la tête vers les boutiques à la recherche d'un restaurant et demanda à Sara – Vous avez faim ?
- Il y a un petit restaurant juste derrière qui fait face au vieux phare, celui dont je vous avait parlé, de la salle à manger, à l'étage, on a une vue superbe de l'océan.
- Allons-y, les émotions de tout à l'heure m'ont creusé l'appétit.
Le restaurant,par chance est ouvert, La salle est quasi déserte. La déco vieillotte n'évoque rien d'autre que la mer, les voyages et la pêche. Les murs, couverts de souvenirs divers, témoignent de l'ancienneté de l'enseigne. Le serveur, un ancien pêcheur reconverti – ou bien alors il joue parfaitement le rôle de vieux loup de mer - leur propose le plat du jour, un gratin de fruits de mer « dont la réputation n'est plus à faire ».
- C'est ok pour moi répondit Marc.
- Ça me va aussi, dit Sara.
- Parlez moi d'Ally, ajoute-t-elle lorsque que le garçon disparait en cuisine.
- Que voulez vous que je vous dise ?
- Je ne sais pas, ce qui vous passe par la tête ! Votre rencontre, mais pas la version romancée, la vraie !
- Vous me mettez dans l'embarras !
- Lancez-vous, je l'ai bien fait avec mes histoires !
Marc, se retourne et regarde la mer, très loin, cherchant ses mots.
- J'avais vingt ans à l'époque, mon diplôme en poche. Je suis arrivé dans ce bureau du centre de Denver. Un peu paumé au début. C'était une grosse affaire, avec pas mal d'employés. Chacun avait son portefeuille de clients à gérer, les soucis juridiques qui allaient avec. Elle était déjà là depuis un an. C'est elle qui m'a montré comment bosser en dehors du contexte purement scolaire et de toutes ces merdes que j'avais apprises sur les bancs de la fac, elle m'a montré le vrai job et ses combines et on a sympathisé. Au tout début elle était célibataire. Elle avait eu quelques aventures par-ci par-là et puis elle a rencontré ce type, son futur mari qui l'avait draguée au cours d'une soirée.
Le temps a passé et je me suis concentré sur mon boulot. On a continué à avoir une liaison purement amicale mais je sentais que j'étais attiré par elle. Elle me plaisait beaucoup. Et puis il y avait ce type qu'elle voyait de temps en temps alors je n'ai pas voulu aller plus loin.Un jour, elle a annoncé à tout le monde qu'elle se mariait, et deux mois après elle quittait le job. Comme ça, du jour au lendemain, sans donner d'explication. Ça m'a brisé le cœur ! Et puis un jour, un collègue de bureau a eu un grave accident de moto. Alors comme c'était un ami commun, je lui ai téléphoné pour lui demander si elle voulait passer le voir à l'hôpital avec moi. Elle m'a répondu que oui, alors je suis passé la chercher et on a passé l'après midi là-bas.
Après ça je l'ai ramenée chez elle et elle m'a invité à manger un morceau, son mari était en mission quelque part. Je suis resté, on a mangé et puis on a regardé une vidéo, un vieux film. Ensuite je lui ai dit qu'il fallait que je rentre, je me suis levé et quand j'ai pris la poignée de la porte, elle a mis la main dessus et m'a tout déballé très vite.Elle m'a dit qu'elle avait été amoureuse de moi depuis le premier jour, qu'elle avait toujours attendu un signe de ma part, quelque chose, mais qu'en désespoir de cause elle avait répondu favorablement aux avances de l'autre mais qu'elle n'en était pas amoureuse. Si elle avait quitté le boulot c'était pour ne pas m'avoir en face d'elle tous les jours. Elle en avait fait une dépression, vous vous rendez compte ? J'étais scié ! On avait été amoureux l'un de l'autre comme ça, comme des cons, sans rien se dire. Attendant un geste, un signe de l'autre, tous les jours.
- Vous n'êtes même pas foutu de décrypter les signes que vous envoient les femmes alors ?
- Il faut croire que non !
- C'est grave, ça !
- Ne m'enfoncez pas, d'accord ?
- OK, alors ?
- Alors, on s'est foutu au pieu vite fait, voilà ! Je vous passe les détails.
On a vécu comme ça un petit moment en se cachant, en se donnant des rendez vous à la con n'importe où quand elle le pouvait, parfois chez moi, mais on évitait.
Deux mois après elle m'apprenait qu'elle était enceinte ! Je suis tombé de très haut.
- La tuile !
- Oui, j'aurais dû me méfier quand elle m'a dit qu'elle prenait la pilule. A l'époque on parlait peu du SIDA et de la prévention, alors on n'avait jamais utilisé de préservatifs, je sais, c'était complètement irresponsable.
Deux autres mois après, son gynécologue lui conseillait de rester couchée si elle voulait mener sa grossesse à terme parce qu'il y avait deux embryons et non pas un seul comme elle l'avait cru et qu'elle aurait une grossesse à risque.
Son mari a pris les choses en main et l'a envoyée chez ses parents en Louisiane. J'ai vécu ça comme une vraie catastrophe. Pendant cinq mois j'ai eu très peu de nouvelles. Soit elle était surveillée, entourée, soit elle dormait ou passait du temps dans les rendez-vous avec l'obstétricien qui allait l'accoucher. Plus tard, elle est revenue avec les bébés, deux magnifiques garçons et on a recommencé à se voir.
- Vous deviez avoir pas mal de questions à lui poser je suppose ?
- La seule question qui me taraudait l'esprit c'était « qui est le père ». Un de mes copains à l'époque qui ne savait pas que j'avais eu une aventure avec elle, m'avait dit qu'il trouvait cette grossesse bizarre parce qu'il croyait savoir que le « père » était stérile. Cette confidence- là m'avait aussi bien secoué ! Alors je lui ai demandé, mais elle a toujours assuré que son mari était le père des garçons, je l'ai crue. Le temps passait, les choses devenaient compliquées. J'étais toujours amoureux d'elle, visiblement c'était réciproque, mais il a été question d'une mutation de son mari. A partir de ce moment-là je crois qu'elle a été très malheureuse parce qu'elle avait un choix à faire. Alors un jour elle l'a fait et son attitude a changé du tout au tout. Elle est devenue gênée, mal à l'aise, fuyante, malade. Elle a fait disparaître tous les mots que nous nous étions échangés, elle n'était plus juste la fille que j'aimais, elle n'était plus la maîtresse d'un jeune sans le sou, elle était une mère avec deux bébés alors il n'y avait pas beaucoup de solutions. Son mec avait une bonne assurance santé, la meilleure dont elle pouvait rêver.
Et puis il n'était pas dupe, il savait bien qu'il avait une paire de cornes donc il partirait avec elle et les bébés. Elle lui avait involontairement donné la famille qu'il ne pouvait avoir. C'était une bonne raison pour lui pardonner, non ?
- C'est quoi ? Votre interprétation de la raison pour laquelle elle a préféré se tirer ?
- J'ai énormément ressassé tout ça dans ma tête dans les années qui ont suivi. A ce jour je n'ai pas de réponses, voilà ! Maintenant je suis ici, comme une belle andouille après avoir raconté cette histoire dans un livre et je ne sais même pas si elle l'a lu, si elle sait même que j'existe toujours à peut être deux cent kilomètres de chez elle.
- Hé bien dites donc, c'est ce qu'on appelle avoir un sacré cadavre dans le placard !
- Tout juste.
Marc et Sara font une pause pour savourer le gratin de fruits de mer qui vaut largement sa réputation. La salle ne se remplit désespérément pas, les rues de la station balnéaire semblent toujours désertes.
- C'est lugubre comme endroit.
- Désolée que ça ne soient pas les vastes plaines ensoleillées de l'ouest, monsieur Channing. Allons nous promener sur la jetée si vous le voulez bien !
- Vous avez raison et puis ça redonnera un peu de couleurs à vos joues. Ces deux dernières années vous avez cruellement manqué de lumière et du vent sur votre visage, vous êtes encore très pâle.
- Je suis une morte vivante !
Ils se lèvent en faisant hurler les chaises et Sara paye l'addition au bar. Dehors le vent siffle, les coques de bateaux tapent contre les plots des quais flottants et l'eau clapote sous les pontons.
- Ça vous dérange si je vous tiens le bras ? On s'envolera moins facilement à deux !
- Allez-y, faites.
Sara et Marc marchent droit devant eux en direction de la pointe d’où l’on aperçoit le goulet et la côte d’Ocean Shores.
- Ca souffle drôlement, n’est ce pas ?
- Oui ! On pourrait presque nager jusqu’en face, non ?
- Ne vous y risquez jamais vous auriez une chance de vous retrouver soit au milieu de la baie, soit au large ! Il y a un courant permanent ici en fonction de la marée.
- Vous veniez ici avec Paul et Kate ?
- Oui, assez souvent, ici ou en face, on allait se balader au bord de la mer, ramasser des coquillages, ce genre de choses. Le bout de crique en bas de la maison est bien aussi, mais, le sable y est différent, il y est plus grossier, mélangé avec la vase du fond de la baie et à marée basse ça peut y sentir mauvais. Alors il nous arrivait de venir ici, oui. Paul était un contemplatif, il pouvait rester des heures à regarder la mer, ou à faire le fou avec sa fille. Moi, je m’enduisais entièrement de crème solaire et je priais pour ne pas rôtir.
- ça devait être drôle !
- Moquez-vous de moi ! Kate avait la peau de son père, elle bronzait dès le printemps.
Ils s’assoient face à l’océan. La mer tire vers le brun clair, près de la plage, le vent qui souffle et l’amplitude de la marée qui monte la chargent du sable des hauts fonds.
- C’est quand même mort, hors saison !
- Je ne vous le fais pas dire ! Reparlez moi d’Ally, elle était comment ?
- Elle n’était pas grande, elle avait un regard de lutin malicieux, des yeux pétillants, un petit nez retroussé et toujours un sourire en coin. Ça, c’était dans les bons moments, sinon quand elle se refermait, elle paraissait loin, impénétrable. Elle aussi traînait quelques casseroles. Un père absent, une mère malade, une enfance problématique. Les fées ne s’étaient pas penchées sur son berceau, alors elle passait par des hauts et des bas, mais sans se plaindre.
- vous arriviez à communiquer ?
- Dans ces moments-là elle refusait qu’on la plaigne, elle gardait tout pour elle. Elle a donc eu l’habitude de gérer les problèmes et les souffrances dans la solitude de son intimité. Elle était suffisamment forte pour ne pas avoir de tendances dépressives permanentes et je pense que c’est cette force qui a guidé ses choix.
- Il faut toujours se méfier de l’eau qui dort.
- Oui, c’est ce que me disait toujours mon père.
- Et si je vous aidais à la retrouver ? A vous mettre en contact pour solder votre histoire ?
- Pourquoi feriez-vous ça ?
- Parce que j’ai du temps à perdre, parce que vous avez pris le temps de m’écouter et que ça m’a permis de vider mon sac une fois pour toute et que ça m’a libérée. Parce que j’ai une dette envers vous.
- Et vous feriez quoi ?
- Je pourrais éplucher le bottin, retrouver sa trace et la rencontrer, lui expliquer que vous la cherchez sans éveiller les soupçons de son mari.
Je pourrais téléphoner en me faisant passer pour une enquêtrice d’une société de sondage sur les bienfaits comparatifs des poudres de lavage ! Marc éclata de rire !
- Ca vous fait rire ?
- C’est très drôle, en effet ! Je vous imagine dans un rôle de télé-enquêtrice un peu nunuche !
- C’est débile, ce que vous dites !!
- Désolé, l’image m’est venue spontanément !
- Je suis avocate, ne l’oubliez pas Monsieur Channing, pas télé-enquêtrice ! Pour ce qu’il s’agit d’enquêter je sais y faire. Donnez moi juste sa véritable identité ainsi que celle de son mari. Il va y avoir du boulot parce qu'entre McChord et Fort Lewis il y a un sacré paquet de monde, c’est une grosse base. Sans compter qu’ils ont pu finalement divorcer ou repartir ailleurs. Vous courez peut-être après un fantôme !
- OK, je m’excuse et je vous remercie pour votre offre.
-Bon, il fait quand même plus froid que ce matin, si on rentrait ?
- Ca marche !
Sur le chemin du retour, pas de biches, pas d'embardée, juste la radio qui passe « the Greatest » de Cat Power. Sara s'assoupit et s'endort, emmitouflée dans les profondeurs de son gros pull-over de laine.
Marc n'écrit pas ce soir là. Il reste de long moment près du feu dans son fauteuil, une bière à la main. Il se dit qu'il aurait apprécié la compagnie d'un chien à ses pieds et mesure le chemin parcouru depuis ses vingt ans. Il en a quarante huit à présent et considère qu'il y a à présent plus de route derrière lui que devant. Il y a encore peu, le temps qui passait ne lui importait guère. Il songe à tous ces moments où il n'avait pas osé dire ses sentiments, par timidité. Il pense que le temps est venu de penser plus haut. Les non-dits lui ont en quelque sorte gâchée une partie de sa vie.
A quelques centaines de mètres plus bas, Sara s'endort profondément, sans faire de rêve, repliée en chien
de fusil, le pouce dans la bouche comme la petite fille qu'elle a été, une mèche de ses cheveux sur les yeux et la couette sur les épaules.
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander












