Ce matin Sara boude devant son miroir. Elle ne se reconnaît plus. Ses cheveux ont quelques filaments gris disgracieux et ses
pointes paraissent vraiment en sale état. Elle n'attend pas la fin de son petit déjeuner pour téléphoner au salon de coiffure d'Aberdeen, le
numéro n'a pas changé, juste la propriétaire des lieux. Sara se fait la réflexion que décidément beaucoup de gens avaient tendance à partir s'installer ailleurs ou à prendre leur retraite. La
nouvelle lui donna un rendez vous pour le début de l'après-midi. Elle considère dans un premier temps avoir de la chance – il faut un délai d'une semaine à Seattle – mais se dit qu'ici plus rien
ne peut l'étonner. Sara considère sa garde-robe dans la chambre et ne peut que constater que tout est usé, élimé, froissé, rien n'est plus très présentable. Elle se met à rire quand elle imagine
qu'elle pourrait demander à Marc de l'accompagner pour faire les boutiques au South Shore Mall, comme le couple Julia Roberts – Richard Geere dans Pretty
Woman.
Elle pense quelques instants l'appeler, mais finalement n'en fait rien.
Elle se dit qu'elle lui ferait la surprise de sa nouvelle coupe. Sara pense également à son ancien patron, son job et le bureau. Quelqu'un devait l'avoir remplacée depuis le temps. Elle se dit
qu'elle pourrait peut-être trouver un job, ici, à Aberdeen. Elle commence à ressentir le besoin de se caler sur des horaires normaux, travailler, pour son compte ou pour quelqu'un. Elle a encore
beaucoup à donner et de toute façon la période d'hibernation est bel et bien finie. Sara sait qu'avec les assurances et le prix de la vente de l'appartement de Seattle, elle a encore suffisamment
de réserves, mais elles ne sont pas inépuisables.
Le téléphone interrompt le cours de ses pensées. C'est
Maud.
Elle a une voix plus sereine maintenant qu'elle sait que Sara se remet
petit à petit. Elle lui annonce qu'elle serait à Aberdeen avec Jack pour une visite au cimetière de Fern Hill et que peut-être Sara voudrait les y accompagner. Ils y seraient vers onze heures,
Sara lui répond qu'elle les y attendrait. Elle a des choses à y faire de toute façon, besoin de se confier au ciel.
Sara n'attend pas, saute dans le vieux break et se dirige vers le vieux
jardin de pierres. Le temps est au crachin, au ciel gris et menaçant. Rien de neuf sous cette latitude. Il n'y a personne ce matin, pas une veuve, pas un employé chargé de l'entretien, vraiment
personne. Sara se remémore l'emplacement qu'elle retrouve très vite, Propre, entretenu et fleuri, toujours la photo de Paul souriant à pleines dents avec Kate sur ses épaules. Le moment est un
peu intimidant. Elle reste debout sans rien dire, cherchant ses mots et les larmes coulent doucement. Paul et Kate semblent la regarder quelque soit
l'angle sous lequel elle fixe la petite plaque. Sara se mouche et s'aperçoit que les couleurs commencent à passer, elle se remet à pleurer en pensant que peut être il n'y a rien de pire qu'un
cimetière et son alignement bien propre de pierres avec des corps en dessous. Elle se dit que ces couleurs partent aussi inexorablement que le temps fuit et la sépare de plus en plus de son
passé, des moments heureux .Cela fait déjà deux années, et ça ne s'arrangerait
pas.
« Je suis
désolée, oh, vraiment désolée » Elle aurait voulu leur dire qu'elle aurait préféré être avec eux, leur tenir la main encore et encore mais elle sait qu'elle parle dans le vide et que
dorénavant elle s'accrocherait à la vie. Elle a la vision de Paul se tenant derrière sa fille, la tenant par les épaules. Les deux lui souriaient et la rassuraient. Sara se sent plus libre et se
rappelle le début de la prière de Saint Augustin que lui avait apprise sa mère quelques années en arrière.
« Ne pleure pas si tu m'aimes, si tu savais le nom de dieu et ce que c'est que le ciel... »
- Je pense
moins à vous en ce moment, avant c’était permanent, maintenant c’est surtout le soir quand le soleil se couche et le matin quand je me réveille. Il
m’arrive encore de me retourner, parfois, en pensant que l’un d’entre vous est dans mon dos, mais plus aussi souvent.
Là je m’aperçois vraiment du manque, du vide et de l’absence, mais je me rends compte aussi que c’est définitif, que les
souvenirs s’estomperont. Alors je vous libère, vous pouvez y aller. Je crois que je suis prête pour affronter le quotidien, seule. Je passerai vous voir régulièrement, pour vous donner des
nouvelles, parler de tout et de n’importe quoi, vous raconter quelques blagues aussi peut-être, car je crois qu’on a tous besoin d’une atmosphère plus détendue, hein ! Maud et Jack seront
peut-être ici plus souvent que moi, mais même de la maison je vous parlerai sans attendre de réponses. Je vais arrêter de pleurer, aussi. Enfin ! Je ne vous promets pas d’y arriver tout de
suite, mais je vais essayer. C’est important, il faut que j’avance maintenant.
Sara s’accroupit et passe sa main sur la plaque de pierre comme pour la
débarrasser de la poussière et la caresser. Derrière elle, des pas crissent sur le gravier blanc de l'allée. Maud et Jack arrivent de leurs pas tranquilles et mal assurés. Jack parait de plus en
plus vieux, fatigué, le visage fermé. Maud, tenant un bouquet de fleurs, semble plus résignée dans un ensemble gris bien taillé. Sara se relève pour les accueillir et avance vers eux. Elle
embrasse Jack et prend Maud dans ses bras.
- Comment allez
vous, Maud ? Ça me fait plaisir de vous voir.
- Ma fois, ça
ne va pas plus mal que d’habitude ! Le temps n’arrange rien, je commence à avoir des problèmes de circulation dans les jambes et Jack souffre du dos, on est vieux en somme, et c’est tout le
mal que nous te souhaitons.
- C’est
gentil !
- Tu as l’air
en meilleure forme que l’autre fois, non ?
- Oui, je
commence à reprendre le dessus, je sors, je m’occupe, j’émerge de mon long sommeil et je m’aperçois que la vie dehors ne m’a pas attendue !
Maud pose le bouquet tandis que Jack commence à nettoyer le carré,
grommelant après son mal de dos.
- C’est bien,
je suis contente. Et puis il faudra que tu songes un jour à refaire ta vie, tu es trop jeune pour rester seule !
Sara la regarde, interdite.
- Je ne suis
pas sûre que ça soit l’endroit pour parler de ça, vous ne croyez pas ?
- Aurais- tu
peur qu’ils nous entendent ? Glisse-t-elle malicieuse.
- Non, c’est
juste que…
- Que tu n’as
pas à être gênée, c’est tout naturel et personne ne le considèrerait comme une trahison. Tu vois, Bert, notre voisin s’est remarié seulement deux semaines après la mort de son épouse l’an
dernier. Et tu ne connais pas la meilleure ? Sa défunte femme lui avait donné sa bénédiction. Il n’y a que dans les romans à l’eau de rose que l’héroïne reste fidèle à son défunt mari
jusqu’à son dernier souffle !
- Vous n’auriez
pas dans l’idée de me recaser, vous deux, non ?
Maud rie de bon cœur et Jack ajoute
– Nous te
considérerons toujours comme notre fille, Sara. Tu es une fille bien, mais tu devrais écouter Maud, elle est toujours de bon conseil. Ça fait quarante ans que nous sommes mariés, tu vois le
résultat ?
- J’y
réfléchirai, promis !
Bon, je vais vous laisser, je dois passer chez le coiffeur en début
d’après midi et ensuite j’irai dévaliser les boutiques de fringues, je n’ai plus grand-chose à me mettre. Mais si vous voulez on peut se retrouver au South Shore pour manger un
morceau !
- Non, vas-y,
ne te tracasse pas pour nous, nous mangerons à la maison !
Sara part d’un pas léger vers la vieille Volvo et s’éloigne en direction
de South Aberdeen. Sur le chemin du centre commercial elle croise le grand magasin Sears et ses panneaux publicitaires affichant un grand Ty Pennington au regard de fouine vantant sa collection
de meubles et d'ustensiles de cuisine.
Sara se souvient que Kate adorait son émission qui consistait à rebâtir,
de fond en comble, les maisons délabrées de familles choisies à grand renfort de larmes compatissantes – « Beurk ! » est son seul commentaire.
Le parking du centre commercial est plein à cette heure. Les gens du coin aiment venir y manger dans les petits restaurants pas chers. Sara y engloutit une salade rapidement avant de commencer son shopping avec la
ferme intention de claquer une jolie somme.
Elle a besoin de tout, petites culottes, pantalons, Tee-shirts, sweaters,
chemisiers, collants, chaussettes et tout le reste. La mode a changé, Sara se rend compte qu’elle a déjà loupé les deux dernières saisons, il faut
qu’elle se fasse à celle-ci. Elle achète par lots, ou sur mannequin. Elle n’a pas vraiment le temps de fouiller avant son rendez vous, alors elle choisit les tenues directement en vitrine, celles
qui semblent lui correspondre le mieux. Elle a besoin de tenues plus professionnelles également, elle choisit donc trois tailleurs différents avec six chemisiers assortis et finit au rayon
chaussures dont elle ressort avec six boites. Il lui faut faire trois allers et retours au coffre de la voiture, mais, contente et les pieds en
compote, elle finit par s’asseoir sur le fauteuil confortable de la coiffeuse à l’heure précise du rendez vous.
La coiffeuse fait un peu la tête en considérant la chevelure de Sara. Des
pointes inégales, des nœuds, les cheveux plats, gris, elle fait remarquer qu’elle aurait plutôt dû confier sa tête à une débroussailleuse et à un
paysagiste. Il y a du boulot. Un bon nettoyage, une bonne coupe, donner du volume, de la couleur et de l’éclat. Tout, quoi !
- Vous avez
réfléchi à la coupe que vous souhaitez ?
- Vous pourriez
me faire un carré ? Quelque chose de légèrement plongeant. Et puis éclaircir le tout, désépaissir aussi. C’est du boulot, hein ?
- Vous avez
habité dans une grotte ces dernières années ?
- C’est un peu
ça, en effet !
- Bon, eh bien,
on va s’occuper de ça, j’espère que vous avez apporté un bon livre, parce que ça va nous prendre du temps.
Sara en ressort quatre heures plus tard, la nuque dégagée, une coupe
fraîche, un nouvel éclat, elle se trouve enfin jolie.
Elle se demande instinctivement ce qu’en penserait Marc. Elle passe chez
son ami Alberto et lui prit une grande pizza au thon qu’elle avait dans l’idée de partager ce soir.
En chemin, souriante et plus légère de quelques mèches, elle appelle chez
lui, et avant même qu’il ai eut le temps de parler lui lance – «Salut Marc, c’est Sara, vous êtes libre ce soir ? J’arrive dans dix minutes avec une pizza, à tout de
suite ! »