C'est Sara qui prend le volant de la Volvo pour l'expédition. Il y en aurait
pour près de deux heures de route pour y arriver. Sara ne connait pas bien Steilacoom, petite ville cossue pour les classes supérieures de la mégapole de Seattle – Tacoma, mais connait
suffisamment la région pour y arriver sans se perdre.
Le ciel est pisseux pour changer. Gris, chargé et désespérant, les trombes d'eau s'abattent sur la voiture dont le ballet des essuie-glaces rythme l'allure.
Marc allume la radio mais l'éteint rapidement, les nouvelles sont désespérantes. Toujours plus de crises, de catastrophes et d'attentats contre les militaires à l'étranger.
- Tu crois à la rédemption, ce genre de conneries ?
- Je ne crois plus en rien.
- Alors le monde court à la catastrophe !
- ça c'est pas nouveau, le monde est sur la pente descendante depuis la solution finale et Hiroshima et je ne crois pas qu'on mérite d'être sauvé. Pas collectivement en tout cas. Il n'y a qu'un constat : On a merdé !
- Tu es bien fataliste !
- Lucide, c'est tout.
Devant eux roulent les camions des scieries en longs et lents cortèges. Des camions vides, des pleins. Peut-être parmi eux se trouvent d'anciens collègues du responsable de la mort de Paul et Kate. Peut-être des chauffeurs de la même entreprise. Marc se demande si la vue de ces camions fait un effet quelconque sur Sara. Il lui pose la question, abrupte.
- Qu'est devenu le chauffeur du camion ?
- Je n'en sais absolument rien, j'ai immédiatement disjoncté le soir de l'accident. Il peut-être en taule, ou chez lui, je ne sais même pas si ça a la moindre importance. Toujours est-il que ce type va devoir vivre avec un sacré poids sur la conscience et je n'aimerais pas être à sa place. La mienne n'étant déjà pas enviable.
- Tu lui as pardonné alors ?
- Non, pas du tout, mais je suis fataliste aussi. Je sais pertinemment que ce type n'a pas voulu ce qui est arrivé, chacun porte sa croix. La vie est pleine d'inattendu, tout peut changer d'un moment à un autre. Par exemple tu pourrais jurer qu'on serait encore vivant dans deux minutes ? J'ai cette conscience que l'on ne maîtrise en réalité que peu de choses, n'empêche ! Je garde quand même un sentiment de révolte face à l'inéluctable. J'aimerais me battre, mais mon ennemi ne m'est jamais apparu. On l'appelle « destin » ou « hasard », certains disent « Dieu ». Pour moi c'est « la poisse ». Tu crois en Dieu, Marc Channing ?
- Bof, j'y ai cru, j'y crois même encore quand ça m'arrange, j'ai aussi un lot de questions sans réponses, mais mon Dieu à quitté les églises il y a déjà un moment quand j'ai compris que tous les gens qui priaient pour leur Dieu partout sur terre, quelque soit son nom, priaient pour la même entité, le même espoir. Depuis j'ai abandonné les églises et les temples, ça fait longtemps. Mais je crois parfois que peut-être...Peut-être !
- Quand je suis revenue à la maison de Grass Creek Loop, j'ai reçu un jour la visite du pasteur d'Hoquiam. Il n'a rien trouvé de mieux que de me dire « Dieu vous aime, Sara », je l'ai giflé et je suis retournée me coucher. J'ai su après que c'est Maud, la mère de Paul qui lui avait suggéré de passer, c'est dingue !
- C'est sans doute ce qui la fait tenir, croire que ça faisait parti d'un plan qui lui échappe parce que les voies du seigneur sont « impénétrables ».
- Quelles conneries !
- Tu savais que pendant la guerre, les allemands avait un « gott mit uns » sur la boucle de leur ceinturon pendant qu’en face, dans les poches de nos soldats il y avait des billets verts avec un « in God we trust » ? Qu’en ce moment même nous avons toujours ces mêmes billets dans nos poches pendant que nos adversaires se battent au cri d’Allah est grand ?
- Ça conforte ce que j’en pense, quelles conneries !
La pluie cesse aux environs d'Olympia. Les nuages bas bloqués par la chaîne des Olympics, le ciel vire au bleu et le soleil de ce début d'hiver pointe le bout de son nez. Sara sort bientôt de la route principale et s'engage sur la voie plus étroite en direction de la petite ville de Steilacoom, sur le bord de mer, au fond du Puget Sound la surface de l’eau reflète les rayons du soleil comme un voile éclatant, agressif. Sara plisse les yeux malgré ses lunettes de soleil.
L'école de voile locale n'a pas encore fermé, les petites embarcations des enfants suivent sagement celle du moniteur, tandis qu'un zodiac louvoie, prêt à aller chercher celui qui s'écarterait de la file. Sara pense qu’il est complètement dingue de sortir dans l’eau gelée avec les enfants.
Steilacoom est une petite ville noyée de végétation, comme un bijou dans un écrin d'émeraude avec ses maisons typiques des zones forestières, comme des chalets montagnards, rutilants et bien entretenus aux façades marron et blanches.
- On dirait un village témoin !
- Oui, presque, et c'est ici qu'habite ton ex !
Ils trouvent la rue sans difficultés. Une rue large et propre, tellement différente de celles d'Aberdeen que c'en est presque indécent. Les jardins sont piqués de petits drapeaux patriotiques et de pancartes à l'effigie du candidat McCain, un ancien héros de l'Air Force comme probablement la plupart des habitants de la rue. Marc mesure la distance parcourue depuis Denver par la jeune femme qu'il a connue. Une vie sociale et financière à la courbe ascendante permanente, le rêve de toute ménagère.
Le mot claque dans sa tête comme un constat d'échec. Ally est devenue une simple ménagère qui ne travaille pas, qui se réalise simplement au travers des réussites de son mari, le gros Sam qu'elle n'aimait pas, déjà, vingt cinq années en arrière. Qu'avait-il donc bien pu se passer dans sa tête pour qu’elle s’abandonne ainsi ?
- Alors ?
Sara le sort de sa torpeur, Marc ne s'apercevant même pas qu'ils ne roulaient plus.
- C'est quelle maison, la 2530 ?
- Celle-ci devant nous.
Oui, une maison d'exposition, trop belle, trop propre. Il n'en croit pas ses yeux. Un grand pavillon de bois peint avec de grandes fenêtres derrière lesquelles pendent de gros rideaux de velours. Le jardin est tondu de près, tracé au cordeau, rien ne dépasse, passé par les mains expertes d’un paysagiste qualifié.
- Tu ne t'attends pas à ça ?
- Ça a l'air trop parfait ! Trop neuf. Pourtant j'habitais ce type de lotissement avec ma femme, mais pas à ce point !
- Et qu'est ce que ça t'inspire ?
- L'envie de prendre mes jambes à mon cou. Même le gazon n'a pas l'air naturel.
- Il est peut être synthétique !
- Allons-nous-en.
- Bien, allons trouver un café quelque
part.
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