Elle se sent seule loin des siens, loin de tout, loin de ses enfants restés avec leur père et qu’elle ne peut voir que le week-end. Elle n’a jamais
voulu arriver ici, travailler loin d’eux, mais les hasards de l’administration, les mutations incompréhensibles en ont décidés autrement. Son couple n’a pas résisté à cette pression, tout a volé
en éclat malgré les cris et les larmes.
Maintenant elle s’y est faite, elle apprécie son job, ses amis, les loisirs, les boutiques et les nuits parisiennes, mais au fond d’elle-même elle se
sent seule. Elle est jolie, vraiment jolie, avec ses cheveux longs, noirs et bouclés, ses tailleurs bien coupés et sa taille fine. Elle est plutôt
grande, la peau constamment halée. Elle sait que les mecs lui tournent autour pour ce qu’elle
représente, pas pour ce qu’elle est vraiment. « On accroche toujours une belle fille à un tableau de chasse » lui disait son père.
Elle a
gardé un appartement en province pour accueillir ses enfants quand elle rentre, c’est son refuge, sa tanière. Malheureusement elle ne peut assumer deux logement en même temps, alors, la semaine
elle squat chez des amis, des copines, des camarades de promotion ou parfois chez quelques types avec qui elle sort. Mais c’est toujours trop compliqué d’avoir une trop belle fille chez soit. Les
amies finissent par crever de jalousie, les amis par vouloir se faire payer les frais de collocation en nature. Les autres…Hé bien les autres ne veulent pas d’un provisoire définitif, ils lui
font bien comprendre qu’à un moment donné, ça devient lourd, que c’est trop petit, qu’il faut aller voir ailleurs.
En ce
moment elle est chez lui. Il a une chambre libre, celle de son fils qui vit loin de Paris, une chambre comme un placard, mais avec un lit, et c’est bien là l’essentiel. Il est compréhensif, à
l’écoute, un peu décalé aussi parfois. Il ne lui demande rien, il lui a même donné une clé. « Fais ce que tu veux, comme chez toi !» et de ce fait, elle se sent
libre.
-
C’est mon anniversaire aujourd’hui.
-
C’est génial !
-
Non.
-
Pourquoi ?
-
Personne ne s’en est souvenu.
-
Personne ? Même pas tes parents ?
-
Personne, je te dis.
-
Ha merde !
-
…
-
On sort !
-
On va où ?
-
Je t’emmène au restaurant, il faut fêter ça ! dit-il péremptoire.
-
Je ne sais pas trop si j’ai envie de sortir, je préfèrerais me cacher au fond du lit.
-
Après si tu veux, allez, viens !
La
petite rue bordée de marronniers descend vers le faubourg et ses petits restaurants, limite invisible entre les quartiers misérables et la zone « bobo » qui commence à s’étendre de
Belleville à St Martin. Il a décidé de l’emmener chez « Papa » un restaurant comme une auberge qui sert de la cuisine Basque, pas dans le genre raffinée, mais copieuse, généreuse et
parfumée.
On n’y
mange jamais seul, il y a toujours, sur les grandes tables, quelqu’un pour s’assoire à coté et commencer une discussion. C’est une cantine, un lieu de vie dans un cadre vieillot, entouré de
guirlandes de piments.
-
On va s’empiffrer ?
-
On va manger et boire, comme des cosaques ! tant pis pour ta ligne.
-
T’es gentil !
-
Je sais, mais pas que ça.
-
Ouais, tu fais chier aussi !
-
Tu te priveras demain, c’est tout.
Il y a
de la place, il fait chaud, le type derrière le bar ressemble a un vieux surfeur de Biarritz, et la fille en noir les place au milieux de la salle.
Faisant mine d’aller aux toilettes, il la coince près de la caisse et lui glisse « C’est l’anniversaire de mon amie là, vous avez quelque chose de spécial ? » Elle lui répond qu’il ne s’inquiète de rien, qu’il y a toujours quelque chose à faire, l’air entendu, comme des
affranchis.
Elle
semble dans le vague quand il la rejoint, son téléphone portable dans la main, désespérément silencieux.
-
T’as choisie, alors ?
-
Oui, un petit Parmentier de canard à la crème, et de la salade.
-
Je vais prendre comme toi…ça va ?
-
Je ne sais pas, tout tourne dans ma tête, j’ai l’impression de passer mon temps à faire les mauvais choix.
-
On en est tous là. Moi je passe mon temps à fuir.
-
Quoi ?
-
Je ne sais pas encore. Je n’ai pas de réponses non plus.
-
Ton fils te manque ?
-
Ouais, tous les jours. Comme toi et tes enfants je suppose, mais plus que quelques mois et il sera là.
-
Je ne sais pas encore quand je pourrais y retourner définitivement, ça fait chier, à chaque fois que je parts ils pleurent.
La
première bouteille de vin arrive, il la sert, ils décident de boire d’un trait après avoir trinqués, il ressert. La salle se remplit petit à petit, plus de monde, plus de bruit, plus de chaleur
aussi dans cette salle sans climatisation. Ils parlent et se racontent leurs frustrations, il l’encourage à ne pas sombrer dans la déprime, elle boit un peu plus que
lui.
Il a
remarqué qu’elle avait l’alcool festif, plus que de raison, il lui en fait part. Elle sait qu’elle boit trop souvent, mais c’est plus fort qu’elle, elle réclame une autre bouteille. Le repas
s’étire, l’alcool passe mieux, plus lentement. Quand vient le moment du dessert, la fille en noir apporte un gâteau avec des bougies, et toute la salle entonne le « happy birthday !» de
circonstance, elle a fait passer le mot.
Elle
est émue, une larme au coin de l’œil, il lui sourit, elle l’embrasse.
La
nuit est là dehors, ils sortent après avoir descendu une bouteille d’Izarra, ils tiennent encore debout, ils ont encore soif.
A
cette heure, les bars sont fermés sur le faubourg. Sauf un. C’est un vieux comptoir miteux, un vieux zinc entouré de formica imitation bois, ponctué de tabourets miteux et défoncés. Ils terminent à la vodka et explosent leurs verres par la porte ouverte, sur le trottoir. Le patron, un vieux graisseux mal rasé se met à gueuler et les jette
dehors. Ils sont cuits, ne tiennent plus debout qu’accrochés l’un à l’autre.
La rue
tourne, ils titubent. Le chemin semble interminable vers l’appartement, elle tombe une fois, il la ramasse. Il se sent malade, mais c’est normal, il a franchi la limite qu’il connaît bien entre
se sentir ivre et être complètement défoncé. D’habitude il la voit arriver et sait précisément à quel moment il est préférable de partir, mais ce soir, il l’accompagne, parce que ça fait du bien
de se lâcher. Et puis que peut-il leur arriver ? Ils sont à pied, pas loin, après l’allée de marronniers.
Il
leur faut du temps pour ouvrir les portes et parvenir, par le dédale des couloirs, jusqu’au salon où ils s’effondrent. Ils sont heureux et malades, content de s’être lâchés. Ils continueraient
bien, même, mais il n’y a plus rien ici, les placards sont vides, alors ils s’endorment l’un contre l’autre, tout habillés, affalés dans le canapé.
Il est
dix heures, ils sont en retard, ils ont une vraie gueule de bois, avachis dans le métro. Ils se regardent en souriant, l’air entendu, comme des
affranchis.