J'aime beaucoup le MacLaren Park du coté de Portola. C'est un parc sur les hauteurs, avec une vue formidable par temps
clair sur le mont diablo, au loin. J'y vais parfois pour lire et me détendre, allongé sur l'herbe. C'est un endroit propice à la réflexion, à la méditation et, il faut bien l'avouer, à la sieste
sous les arbres. Il y a en particulier un petit amphithéâtre à la romaine, avec ses gradins. Les groupes y jouent toujours dans une ambiance chaleureuse et bonne enfant. Il y a aussi dans ce
parc, discrète, presque invisible, une femme assise sur les marches d'un escalier, la main tendue. Et puis il y a Caleb aussi, un genre d'ivrogne, un vétéran un peu trop jeune. J'ai assisté à
leur rencontre, un matin de mai.
Caleb, n’est pas propre dans son vieux treillis troué. Un vieil uniforme de combat, une panoplie de petit soldat, rapiécée, tachée sur la quasi-totalité de sa surface par ses déboires alcooliques
et la saleté des nuits passées sur le bitume ou dans les parcs.
Ses
chaussures, lacées de vieilles ficelles laissent pendre leurs languettes défraîchies et trouées. Et puis il y a l’odeur. Il est déjà vieux quand il ne le faudrait pas, il n’a pas vingt six ans.
Bouffi, il a une vie de merde et il le sait.
Caleb est un vétéran.
Il
avance difficilement, traîne la jambe droite, le pied écrasé par un bus deux mois en arrière, après une nuit alcoolisée. Sa manche gauche est vide, l’avant bras est parti depuis quatre ans déjà,
emporté par un gros calibre, du trente millimètre lui avait-on dit. Il le sent encore parfois, comme un membre fantôme. Caleb est un pantin disloqué. Plus d’espoir, impossible de revenir en
arrière. Il a tout gâché, Il le sait bien qu’il n’aurait jamais dû commencer à picoler avec les copains. Parce qu’un jour, les copains sont parti, mais la picole lui a tenue la jambe, et comment
! Salement même. Pourtant au début ça l'aidait à tenir le coup.
Il
avait été un jeune homme sans histoires qui voulait faire des études supérieures. Le sergent major du bureau de recrutement lui avait assuré qu’à son retour l’armée prendrait en charge sa
scolarité. Donnant – donnant.
Caleb pensait que le marché
était honnête, et puis que devait-il redouter ? Il ferait partie de l’armée la plus puissante du monde, n’est ce pas ?
A
son retour d’Irak, après avoir galéré quelques mois à l’hôpital militaire, entre les opérations successives et les essais de prothèses, ses vieux copains l’avaient retrouvés, entourés. Mais il
avait ramené avec lui des crises d’angoisses, des terreurs et des instants de démence, des scandales en ville, dans les bars à filles où les copains s’excusaient pour lui et réglaient les
pots cassés.
Ils
avaient fini par partir, par se détourner de lui, fatigués.
Il
en avait trouvé d’autres, des camarades de comptoir, qui payaient pour qu’il raconte, pour qu’il se saoule, pitoyable. Ceux là étaient partis aussi, rassasiés.
Tout le monde s’est détourné de lui, même ses parents. Et pourtant ils y avaient mis du leur pour essayer de le réinsérer. Ils l’avaient encouragé, tiré en avant, mais il s’était détourné, avait
emprunté le mauvais chemin à trop s’apitoyer sur son sort.
« Et puis c’est de leurs fautes à ces arabes, au gouvernement aussi ». Il ne savait même pas où ça se trouvait, l’Irak, avant d’y aller. Il
avait cru en la toute puissance de la plus formidable armée high tech du monde. Il avait débarqué dans la poussière et le sable, Il avait vu le mensonge, il s’était rendu compte sur le terrain
qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive, rien qu’une armée mal commandée, en déroute, qui leur avait donnée la clé du pays sans trop faire d’histoire.
Pas
d’armes chimiques, pas d’armes nucléaires, rien qu’un pauvre pays sous embargo qui ne se relevait pas encore de la première guerre.
La
résistance est venue après, sournoisement. Elle est arrivée la nuit, par les souterrains, par des tirs de mortiers terriblement brefs et ravageurs, des mines et des bombes trafiquées sous le
bitume des routes empruntées par les convois, des embuscades meurtrières, des civils qu’on croit innocents mais sur qui on finit par tirer. Deux
années passées chez les Screaming Eagles, les parachutistes d’élite. Deux années près de Tikrit, la ville de Saladin et de Saddam Hussein, principal foyer de résistance, à éviter les balles et
les pièges. Deux années à voir des copains mourir, des flaques de sang dans les rues, des morceaux de chair qui traînent, des cris, des pneus brûlés
avant de tomber lui aussi dans un piège meurtrier. Il se souvient du bruit, des lueurs des flammes sortant des canons des fusils d’assaut. Il entend encore les cris, les ordres hurlés et la
confusion. Il se revoit dans le Hummer, au poste de tir de son calibre 50, les étuis des balles tombants à ses pieds et l’odeur de la poudre et de l’huile chaude. Il revoit le choc violent qui
l’a projeté en arrière, l’étourdissement. Des silhouettes derrière des murs, menaçantes, hostiles, ils en voulaient à sa peau.
Maintenant ils sont partout.
Combien dans ce parc? « Peut pas compter ». Il les voit toujours autour de lui, ils sont là, derrière les murs, derrière les buissons et les arbres, ils sont dans le métro. Ils se
cachent mais il sait qu’ils sont là.
La folie a eue raison de
lui.
*
Yasmine est là, tous les jours
que dieu fait, quel que soit le temps, assise dans cet escalier du Mclaren Park. Elle a honte. Honte de tendre sa main pour quelques pièces ou des regards méprisants, honte d’elle et de son
impuissance. Elle se souvient de son enfance là bas, un petit village près de Sfax en Tunisie. Du soleil, de la mer, de ses courses effrénées avec ses frères, libre comme une fille peut l’être
quand elle court les cheveux au vent, en toute insouciance.
Tout ça pour se retrouver là, en Amérique, avec un mari plus vieux qu’elle, qui la bat pour qu’elle se résigne, qu'elle se taise et qui l’oblige à porter le voile. Deux enfants pleurnichards
qu’elle ne voulait pas, qu’elle n’arrive pas à aimer, et la police, des bouledogues prêt à mordre, ou à jouer du bâton, c’est selon, il vaut mieux les éviter.
Il
n’était pas question d’amour, il n’en avait même jamais été question du tout. C’était un contrat entre deux familles, elle n’avait pas eue son mot à dire. Pourtant Yasmine voulait faire
des études, quitter le carcan familial et la tradition. Elle aurait voulu faire du journalisme et voyager, avoir un appartement à Tunis, comme sa cousine Mina.
Elle avait protesté en vain. Elle avait cherché à fuir, à
quitter le pays, mais on ne s’échappe pas aussi facilement. L’ambassade de France avait refusé son visa, elle ne pouvait pas rejoindre son frère à Paris.
L’homme avait débarqué un beau
matin, ils avaient échangé quelques mots, très peu. Il l’avait regardé comme on regarde une chèvre avant de l’acheter, il voulait s’assurer qu’elle était en bonne santé.
La cérémonie avait eu lieue
parmi une centaine de convives, dans le respect de la tradition. Les formalités réglées, ils s’étaient envolés pour San Francisco où il tenait un restaurant. Elle a bien fini par voyager, mais
pour atterrir en pays inconnu, une langue qu’elle ne maîtrisait pas encore tout à fait, rendant tout espoir d’intégration impossible.
L’affaire avait fait faillite
peut de temps après, une histoire d’hygiène alimentaire.
Elle n’avait pas eu le temps de souffler, elle s’était retrouvé enceinte très vite. Deux enfants pleurnichards qu’elle ne voulait pas, qu’elle n’arrive pas à aimer.
Elle ne se souvient plus dans
quelles circonstances elle avait commencé à faire la manche, mais un jour elle s’y était résigné, il n’y avait plus d’argent.
Elle ne voulait pas se
retrouver sur les boulevards ou dans les rues avec les autres. Elle avait choisi elle-même ce petit parc pour sa tranquillité, sa vue et son passage. Elle avait appris à se méfier des sans abris,
des bandes du sud de la ville et de la police, des bouledogues prêt à mordre, ou à jouer du bâton, ça dépendait des jours, il valait mieux les
éviter.
Caleb descend l'allée en râlant, il ne peut pas les supporter ceux qui vont bosser, qui sont pressés, qui se détournent de lui, qui reniflent son odeur de
rance et de vieille urine. Au fond, tant mieux, personne ne s’assoit près de lui, peinard. Parfois, il crie après eux, les insultes. Des mots qui
n’ont plus aucun sens, qui ne ressemblent à rien dans l’indifférence la plus totale. Il n'a pas beaucoup d'autres buts que d'aller chez le chinois plus loin, prendre un six pack ou une Jack
Daniel’s. Boire pour oublier ou Liquider sa maigre pension d’ancien combattant dans une dose de Crystal.
Caleb est tombé sur le Methamphétamine en trainant avec d'autres vétérans comme lui. Au début ça lui faisait un bien fou, le crystal lui redonnait un coup de
fouet. Mais petit à petit le Meth a commencé à le ronger.
*
Yasmine tend le bras, une vague humaine s’approche de l’escalier ou elle se tient, des gens qui descendent d’un bus et qui coupent par le parc, place stratégique. le travail reprend. Inutile de
sourire, tout ces gens s’en foutent bien. La vague la submerge, la bouscule un peu, mais c’est tout le temps comme ça, les gens font, malgré tout, attention à elle. Une pièce, parfois, mais le
plus souvent du mépris, ici on n’encourage pas la mendicité, on donne peut, c’est la règle.
*
Caleb l’a vu « la
salope, la sale arabe. Qu’est ce qu’elle fout là ? La manche ? C’est pour ça qu’elle est là ? C’est pour ça qu’il s’est battu là bas ? Pour les retrouver ici à faire la manche ? Elle va voir ce
qu’elle va voir ! Elle va prendre pour tous les autres. »
Son visage se déforme de colère, il
trépigne.
Caleb grimpe les marches en soufflant, serre la rambarde de sa main encore valide, résolu. Il aimerait la tuer de ses mains, il n’en a plus qu’une. Alors, il se déplace à gauche et au passage lui
donne un coup de pied dans les côtes. Ça fait du bien, presque jouissif. Il ne peut pas faire plus.
*
Yasmine n’a pas vu le coup venir, à trop garder les yeux dans le vague. C’est curieux, mais elle n’a même pas eue mal. Ça fait des mois que ce coté est endolori de toute façon, son mari est
gaucher, c’est tout le temps le coté droit qui prend. Elle n’a pas entendu non plus ce que lui disait son agresseur avec sa voix cassée, sa voix d’ivrogne. Autour d’elle personne n’a remarqué
l’agression ou peut-être n’ont-ils rien voulu voir ? Les gens sont trop pressés, n’ont pas envie de perdre leur temps si précieux, et puis déjà, il n’y a plus personne. Ils sont tous partis.
Le parc est vide.
Yasmine relève la tête et regarde autour d’elle. C’est la pause. Dans cinq minutes ça reprendra. Un autre bus s’arrêtera, un nouveau
groupe en descendra.
Retendre le bras.