On est resté un instant allongé, en sueur, sans rien dire, juste à souffler et à se remettre de nos émotions dans les draps trempés et défaits comme deux corps morts, les yeux dans le vague, accrochés au vide sidérant du plafond. Je venais de passer un moment de pure exaltation à m’en faire péter les sens et je me sentais mort, sans force, épuisé, déconnexé de tout dans un état décrit comme une petite mort. Juste la tête lourde et un gout de sang dans la bouche. Et puis le cœur qui bat à tout rompre, et le souffle court du marathonien à l’arrivée.
J’ai touché sa main, elle était bouillante. J’ai remonté le long de son bras collant et chaud et je me suis retourné pour la regarder. Elle semblait ailleurs, incapable de parler, le visage empêtré dans une masse de cheveux poisseux. Je les lui ai ramené sur le coté et lui ai caressé la joue, elle m’a pris la main dans la sienne et s’est retournée à son tour pour me dévisager, le visage grave, scrutateur, les yeux plongés au fond de mon âme.
- Tu es un drôle de type, Louis.
- Qu’est ce que tu veux dire ?
- Tu restes mystérieux pour ceux qui te connaissent, tu parais simple à comprendre mais tu ne livres qu’une partie de toi, le moins possible.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Je dis ce que je pense.
- Pourquoi ?
- Parce que tu ne dis rien justement. Tu ne te livres jamais entièrement, il faut tout deviner, tu caches des blessures, des cicatrices.
- Il n’y a rien à dire.
- Il y a beaucoup à dire justement, tu traines un blues permanent, tu vis avec, tu travailles avec, tu dors avec, tu baises même avec.
- …
- Parfois tu es là et tu semble ailleurs, je te parle même et tu n’entends pas, tu traines dans ton monde, tout seul, je me demande même parfois jusqu’à quelle mesure le monde réel peut avoir de l’importance pour toi !
- Tu crois que je me fiche de tout ?
- Non, je sais que tu prends les choses à cœur et que tu as même un degré d’empathie hors du commun, mais tu es là et en même temps tu sembles ailleurs…
- Ouais, c’est le bordel, hein !
- Inutile d’ironiser, je te parle sérieusement.
- ….je sais. Mais comment dire…j’aimerais être plus simple, moins m’en faire et être un parfait petit soldat, mais je n’y arrive pas.
- Tu fais tout en dilettante.
- Au sens péjoratif ?
- Carrément, oui ! ton boulot te plaît ?
- Non.
- Pourquoi le fais-tu alors ?
- C’était une simple opportunité, j’en faisais un autre, je voulais changer, celui-ci me tentait bien alors j’ai sauté sur l’occasion, il y avait cent candidats pour le poste, c’est moi qui l’ai eu, c’est tout.
- Et celui d’avant ?
- C’est une autre histoire ! mais dans le fond, c’était aussi une histoire d’opportunité.
- Mais avant encore ? tu voulais faire quoi ?
- Rien, je n’ai jamais eu d’idées précises, même après le bac je voulais entrer en fac d’Anglais, d’Histoire, de socio, entrer aux beaux arts, devenir photographe, travailler dans la pub, bosser pour un musée, malheureusement il a fallu que je parte, alors j’ai attrapé les boulots comme on surf une vague, et quand j’analyse tout ça, je me dis que j’ai vachement bien surfé, pas une fois j’ai bouffé le sable !
- Sauf qu’au fond, tu n’as jamais fait ce que tu voulais réellement faire.
- C’est vrai.
- La fille, c’est toi, juste toi, Louis. Elle est une manifestation de ton esprit. C’est toi qui la fais vivre, elle est là, dans ta tête. C’est pour cette raison que personne d’autre que toi ne la voit.
- Ça n’est rien que ça alors ?
- Oui, je pense que c’est ça.
- En gros je me tape un « bad trip » tout seul sans acide !
- En gros oui.
- Je te dois combien docteur ? je ne suis pas cinglé quand même, je l’ai vue avec mes yeux, je lui ai parlé, elle m’a répondu, c’était foutrement réel, merde !
- Tu devrais peut-être voir un psy ?
- « no way ! » n’y pense même-pas !
- Comme tu veux. Je te donne simplement la meilleure explication que j’ai pu trouver. Maintenant si tu en as une autre…
- Non, rien, rien d’autre que le hasard, un peu de mystère et….je ne sais pas quoi d’autre, c’est très déstabilisant.
Je me suis remis sur le dos, elle a posé sa tête sur ma poitrine et s’est tue. Je pouvais sentir les battements de mon cœur à travers elle.
- Parle-moi encore un peu de toi, dis-moi quel genre de petit garçon tu étais.
- Pourquoi tu veux savoir ça ?
- Pour mieux te connaître, pour t’aider à t’extérioriser.
- Il n’y a pas grand-chose à dire.
- Tu sortais ? tu faisais des bêtises ?
- Non, j’étais plutôt du genre renfermé, entre dix et quinze ans je vivais plongé dans mes livres, je dévorais des bibliothèques entières.
- Ta manière de fuir le monde réel ?
- Une manière d’échapper à l’ennui, plutôt ! j’avais une conscience assez aigue de la modestie de notre condition sociale, nous n’avions jamais de vacances, peu d’ouvertures sur le monde dans un quartier aussi gris qu’un coron. Je me sentais à l’étroit, je me sentais différend aussi. Jouer dans un club de foot ne m’intéressait pas, trop de braillards et de pères alcoolisés aux buvettes des stades, je trouvais ça pitoyable. J’ai fais une année de tennis dans un club où nous n’étions pas plus de cinq inscrit, ça n’a duré qu’un an, je suppose que ma mère ne savait pas quoi faire pour me faire sortir, j’étais d’un ennui désespérant !
- Et après ?
- Après, je me suis totalement lâché après avoir fait le plein de littérature ! j’ai découvert la musique appliquée au nihilisme, je suis devenu un petit con de rebelle ridicule! j’ai poussé en hauteur et en épaisseur, comme je n’étais pas comme les autres on se méfiait de moi, pourtant je ne cherchais pas les embrouilles, elles sont venues me trouver toutes seules !
- Comment t’en es-tu sorti ?
- Stoïquement, j’ai donné quelques baffes, après on me foutait royalement la paix ! ensuite il y a eu les filles, un peu de drogue, un peu d’alcool, j’ai expérimenté comme on expérimente entre quinze et vingt ans quand il n’y a pas de père pour distribuer les bons coups de pieds au cul dans les moments opportuns.
- Tu as trouvé à t’intégrer dans une bande ?
- On peut dire ça, on a fait quelques conneries pas racontables, on a croisé la route de flics à quelques occasions, fait un peu de garde à vue, mais c’était pour la bonne cause !
- Tu t’en es sorti ?
- Tout seul, c’est pour ça que je suis parti très loin, directement, pour me retrouver ici, là, maintenant, harcelé par une muse des temps anciens, à moitié fée clochette, à moitié Jimmy Criquet.
- Peut-être parce que tu as gardé une âme d’enfant, tout au fond, comme Pinocchio tu dois apprendre à grandir, mais il y a un Peter Pan tout au fond, là.
Nat
pointait mon cœur avec son index, je la repris dans mes bras, tout cela était ridicule.
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